Réfugiés syriens en Tunisie : « Notre cuisine nous a sauvés ! »

Crédits photos: Anis KALAI – © mangeonsbien.com


Ils sont plus de 5 millions de Syriens ayant fui six années de guerre, selon les chiffres du Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (UNHCR). Entre les exactions des « shabiha » et les invasions barbares des takfiristes (islamistes adeptes d’une idéologie ultraviolente), pour plusieurs Levantins, l’exode est devenu un mal nécessaire. Si la grande majorité des réfugiés syriens ont mis le cap sur le vieux Continent à destination de l’Allemagne, d’autres ont préféré plier bagage pour la Tunisie. C’est le cas de Mazen, Raafat, Tarak et Abdel-Monaêm, qui avec l’aide du bureau local de l’organisation humanitaire ADRA (Agence Adventiste d’Aide et de Développement) en collaboration avec le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), ont réussi leur intégration socio-économique via des projets de restaurants spécialisés dans l’art culinaire syrien. Reportage.


En Tunisie, on compte près de 700 réfugies, dont la majorité sont des syriens, selon le représentant du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), Mazin Abou Shanab. Si un projet de loi sur le droit d’asile est en phase de gestation au niveau du gouvernement tunisien, le UNHCR et la société civile tunisienne travaillent en étroite collaboration pour renforcer l’autonomisation des réfugiés. C’est le cas avec le projet d’insertion économique et professionnelle des réfugiés en Tunisie piloté par ADRA-Tunisie en partenariat avec l’UNHCR.

 

 

« Tout a commencé par une fromagerie à Sbeitla dans la région de Kasserine au profit de cinq familles syriennes suivie par une autre à Gafsa. Ensuite, c’était le tour de quatre restaurants proposant des spécialités syriennes: 3 dans Grand-Tunis (2 dans le quartier d’El-Aouina et 1 dans le quartier d’Al-Manzah V) et un tout dernier dans la ville de Hammam Sousse. », souligne le directeur du projet, M. Intidhar NAKOURI, ADRA-Tunisie.

 

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Wiem Bouhdid (d), la représentante de l’ONG ADRA-Tunisie en train de parler avec l’un des réfugiés, Abdel-Monaêm Saied Ahmad (Crédit Photo: Anis KALAI – © mangeonsbien.com)

 

Par ailleurs, le responsable onusien, M. Abou Shanab a souligné que l’effort sera axé en 2017 sur l’élargissement de l’espace de protection des réfugiés en Tunisie, l’amélioration de leurs conditions de vie et la mise en place d’un système national d’asile.

« En attendant la mise en place d’un cadre légal pour les réfugiés dans nos contrées, nous encourageons vivement tous nos concitoyens tunisiens de se rendre dans les restaurants de ces réfugiés syriens. Non seulement, ces derniers proposent des produits et des mets de qualité, en plus, ce genre d’attitude ne peut que leur donner des ailes. Consommer chez un réfugié est plus qu’un acte humanitaire, c’est un devoir citoyen.  », rajoute Intidhar NAKOURI.

 

« Yamal el-Cham »: la passion d’Abdel-Monaêm Saied Ahmad

 

 

L’histoire de Abdel-Monaêm Saied Ahmed est digne d’un blockbuster hollywoodien. Père d’une fille et d’un garçon, ce syrien natif de la bourgade de « Rhiba » dans la banlieue de Damas galéra pour en arriver là. Après avoir essuyé, à deux reprises, le refus des autorités tunisiennes pour obtenir un visa et rejoindre son frère déjà installé en Tunisie depuis 14 ans, Abdel-Monaêm et sa famille n’avèrent pas d’autres choix que de tenter leur chance du côté de la frontière égypto-libyenne, puis via l’Algérie. 

«  Mon frère nous a proposés de passer par la Libye via la frontière égyptienne pour accéder à la Tunisie. Et c’est ce que nous avons fait. Nous sommes allés au Sollum et Marsa Matruh (villages égyptiens) où nous y sommes restés 15 jours car les frontières étaient fermées. J’ai rappelé mon frère qui nous a suggérés d’aller en Algérie. Nous avons pris l’avion pour Alger et nous y sommes restés une journée, puis, nous sommes entrés clandestinement en Tunisie.  », nous confesse-t-il.

 

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Abdel-Monaêm Saied Ahmad, réfugié syrien et fondateur du restaurant « Yamal el-Cham » (Crédit Photo: Anis KALAI – © mangeonsbien.com)

 

Sans papiers et livrés à eux-mêmes, les premiers mois d’Abdel Monaêm et sa famille étaient très difficiles en Tunisie. La peur au ventre et craignant d’être interpellés par la police pour un simple contrôle de papiers, cette famille vécut dans un état de paranoïa. Entre-temps, Abdel-Monaêm ne resta pas les bras croisés.

« Mon frère s’est mis d’accord avec un homme d’affaires chinois pour lancer une entreprise d’élevage de poules dans la localité de Jbel El Wost. Certes, ils ont fait appel à moi pour y travailler mais l’odeur d’élevage des poules m’a causé une infection cardiaque (endocardite-ndlr). », fait-il savoir.

 

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Une vue d’ensemble du restaurant « Yamal el-Cham » (Crédit Photo: Anis KALAI – © mangeonsbien.com)

 

Et comme le dit un proverbe, le malheur ne vient jamais seul. L’homme d’affaires chinois finit par arnaquer le frère d’Abdel-Monaêm et les précipiter dans une faillite. Hospitalisé pendant 6 mois après avoir subi une intervention chirurgicale de valve cardiaque, le réfugié syrien se remit de nouveau sur pieds pour entamer une nouvelle expérience d’entrepreneuriat. 

« Après notre mésaventure avec le Chinois qui avait mis les voiles, on a décidé de monter un projet de restaurant dans le quartier à El Intilaka (à Tunis) avec un partenaire tunisien. Encore une fois, ce dernier a fini par nous arnaquer. Il a profité de notre situation pour nous renier et nous mettre à la porte. Notre statut d’associés dans le noir était un désavantage. », souligne-t-il.

 

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Abdel-Monaêm Saied Ahmad (d) et son chef cuisinier Ammar Fares Saad (Crédit Photo: Anis KALAI – © mangeonsbien.com)

 

En 2013, Abdel-Monaêm apprit qu’il y’avait un bureau du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) dont la mission consiste à répertorier les réfugiés syriens sur le sol tunisien en le aidant à régulariser leur situation.

« Je les ai contacté. Après leur avoir raconté tout ce qui m’est arrivé, on m’a assisté pour obtenir l’asile humanitaire. Je suis resté deux ans dans cette situation, puis, j’ai fait la connaissance de M. Intidhar et l’organisation ADRA qui encadre les réfugiés syriens et leur aide pour renforcer leur autonomisation. », ajoute-t-il.

 

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Deux jeunes ouvriers d’origine syrienne devant le restaurant ‘Yamal el-Cham’ dans le quartier du Manzah V (Crédit photo: Anis KALAI – © mangeonsbien.com)

 

Avec l’aide du chef tuniso-syrien, Ammar Fares Saad, Abdel-Monaêm lança le restaurant « Yamal el-Cham » ( « يا مال الشام », les habitants du Levant en français), sis au quartier d’Al Manzah V, dans le gouvernorat de l’Ariana. Cet écrin culianaire propose, aujourd’hui, un large éventail de spécialités syriennes (Voir le diaporama en bas): « Aâraies lahma », « baba ghanouj », « hommos tahina », « taboulé », « doumania », « roz bedyani », « kebba mechouia », « falafel », etc… Une véritable explosion de saveurs levantines.

Localisation du restaurant 'Yamal el-Cham'

 

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En photos: les spécialités de 'Yamal el-Cham'

 

 

Des « Machawi » au « Snack »: un succès qui en appelle d’autres

 

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Tarek al-Zabi (g), Mazen Abdelhaq (c) et Raafat al-Tawam: les trois réfugiés syriens devant leur nouveau point de vente « Snack Zin al-Cham » dans le quartier de El-Aouina dans le gouvernorat de Tunis. (Crédit photo: Anis KALAI – © mangeonsbien.com)

 

Toujours dans le Grand-Tunis, du côté du quartier El-Aouina, trois réfugiés syriens ont su tirer leur épingle du jeu: il s’agit de Mazen Abdelhaq et ses deux beau-frères Raafat al-Tawam et Tarek al-Zabi propriétaires du restaurant « Machawi Zin al-cham » (« مشاوي زين الشام », les grillades de la beauté du Levant en français).

« Notre cuisine nous a sauvés  ! », claironne Mazen Abdelhaq. « C’est grâce à l’art culinaire syrien qu’on a pu s’extirper de la misère et refaire nos vies. ».

 

 

Fuyant les bombardements et les snipers, Mazen et Tarek ainsi que les membres de leurs familles optèrent pour la Tunisie pour s’y installer. Rejoints, ultérieurement, par Raafat, les différences culturelles, entre la Syrie et la Tunisie, leur posa au début plusieurs problèmes.

« Le dialecte tunisien et les traditions étaient différents de ceux de la Syrie. Par exemple, si on était au Liban ça aurait pu être plus facile pour nous. La Tunisie est un pays maghrébin, dont les coutumes et les us sont différents des nôtres. », déclare Mazen.

 

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La façade du restaurant « Machawi Zin al-Cham » dans le quartier Laâouina à Tunis. (Crédit photo: Anis KALAI – © mangeonsbien.com)

 

Après avoir enchainés les petits jobs, y compris, comme cuistots dans des Fast-Foods tunisiens, nos trois Mousquetaires décidèrent de s’établir à leur propre compte et donner vie à leur restaurant « Machawi Zin al-Cham ».

« Au début le choix de l’emplacement du projet était très difficile. Après, petit à petit, nous avons fourni des efforts pour rassembler la somme nécessaire et trouver un bon local commercial bien placé pour lancer notre projet. Nous avons, aussi, consulté ADRA qui nous a guidé et assisté dans le volet technique et juridique. Sans oublier leur soutien moral. Et Dieu merci, nous avons tout commencé du point zéro. », renchérit Mazen.

 

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Cinq des sept ouvriers tunisiens travaillant dans le restaurant « Machawi Zin al-Cham » (Crédit Photo: Anis KALAI – © manageonsbien.com)

 

Avec leur savoir-faire et une très bonne gestion, en moins d’un an, nos trois gars finirent par ouvrir un deuxième restaurant, « Snack Zin al-Cham » (« سناك زين الشام »): un coin proposant des jus de fruits, des pâtes à la syrienne et des pizzas.

« Dieu soit loué. Notre sérieux a fini par payer. Nos clients apprécient énormément nos spécialités. En plus, nous avons vu que les pâtes syriennes n’étaient pas très répandues dans les restaurants proposant la cuisine levantine. On a relevé le défi et l’engouement populaire nous a donné raison. Du statut d’employés, nous sommes devenus des employeurs avec 7 ouvriers tunisiens sous nos ordres. », précise Raafat.

 

Localisation du restaurant 'Machawi Zin al-Cham'

 

 

En photos: les spécialités de 'Machawi & Snack Zin al-Cham'

 

 

La loi sur le droit d’asile en point de mire

 

Rappelons que selon Abou Shanab, le UNHCR travaille, actuellement, avec ses partenaires tels que ADRA-Tunisie à assurer une intégration « provisoire aux demandeurs d’asile » en Tunisie et tout au long de cette année 2017, « l’élargissement de l’espace de protection des réfugiés » et « l’amélioration de leurs conditions de vie » ainsi que « la mise en place d’un système national d’asile » représentent les priorités de l’agence onusienne et ses partenaires su terrain. 

« Le gouvernement tunisien se penche actuellement sur l’élaboration d’un projet de loi sur le droit d’asile », avait indiqué, jeudi, le 23 février 2017, le représentant de l’UNHCR, Abou Shanab, lors d’une rencontre avec la presse tunisienne. « Ce projet de loi, une fois adopté, organisera le processus d’intégration des réfugiés et d’obtention de l’asile en Tunisie. », avait-t-il renchéri.

D’ailleurs, la « sucess stroy » d’Abdel Monaêm, Mazen, Tarek et Raafat ne peut que donner raison à l’UNHCR et aux ONG oeuvrant dans le cadre de l’intégration économique des réfugies. La réussite de ces migrants syriens ainsi que leur persévérance est une véritable leçon de vie…Comme quoi, l’impossible n’est pas syrien et le droit d’asile n’est pas un privilège, mais plutôt un droit !


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