Opinion | La Gastrodiplomatie tunisienne : la Belle au bois dormant !

Illustration: « Nuage de mots » réalisé par l’application « WordCloud / © mangeonsbien.com


Par Moncef Bouchrara

De nos jours, les activités quotidiennes des Diplomates accordent plus d’importance à l’image de leurs pays aux yeux de la communauté internationale qu’à leur travail d’ambassadeurs.

La Diplomatie est aussi bien au service des politiques d’influence que celles des rapports des forces ou des recentres bilatérales dans le carde de visites d’États. Aujourd’hui, les chancelleries étrangères privilégient beaucoup le « Soft Power », un art de la diplomatie douce qui ne finit pas de s’élargir et de se sophistiquer. Et la gastronomie en est devenu un des axes majeurs.

Et il est vrai que depuis toujours, les rois et les chefs d’États ont cherché à éblouir leurs égaux par la magnificence de leurs tables et des repas offerts à leurs convives. Mais, ce qui est nouveau, c’est que l’axe de la diplomatie culinaire n’est plus un outil de séduction pour charmer les décideurs des pais alliés en mission.

En effet, la GASTRODIPLOMATIE est devenu un atout majeur pour attirer les touristes de tous bords, selon l’organisation mondiale du tourisme (OMT), l’art culinaire d’un pays est indiscutablement le troisième critère qui motive un touriste pour le visiter.

Et c’est entre autres des pays comme la France et l’Italie voire même la Thaïlande qui ont misé sur la DIPLOMATIE DU GOÛT pour accroître encore plus l’attractivité de leurs images. Depuis, les plus grandes puissances se sont alignées aussi sur cet axe là.

En prenant connaissance de ce nouveau concept politique, je ne peux m’empêcher de réfléchir à ce que pourrait être le rôle stratégique de la société civile tunisienne dans ce nouveau cadre et cette nouvelle déclinaison de la géopolitique. Une nouvelle géopolitique des goûts et des saveurs. Certes le ministère tunisien des Affaires étrangères ainsi que l’Office national du tourisme tunisien sous la bannière « Discover Tunisia » pourraient renforcer encore plus leur approche par le biais de la DIPLOMATIE CULINAIRE comme ce fut le cas avec le ministre des relations extérieures de Louis XVIII, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, communément nommé Talleyrand.

Nul doute, il existe des milliers de restaurants tunisiens partout dans le monde et qui pourraient être mobilisés par nos chancelleries pour des animations spécifiques à l’instar de l’action « Goût de France/Good France » ou « La semaine de la cuisine italienne dans le monde».

Toutefois, mon problème dépasse comme toujours les cadres officiels. Ma question est la suivante : comment les Tunisiens résidant à l’étranger, dont le nombre dépasse les 10% de la population totale pourraient contribuer de là où ils sont encore plus à l’attractivité tunisienne ?

Je n’ignore pas qu’il Il existe déjà tout un mouvement de « mieux manger » locavore » —  très en vogue dans nos contrées ces dernières années — initié de manière spontanée dans nos régions par des hérauts du patrimoine culinaire tunisien pour ne pas dire des passeurs de saveurs issus de nos petits patelins : de nombreuses initiatives qui mettent en valeur nos cuisines locales et leurs produits du terroir que je découvre tous les jours de là où je suis avec bonheur.

Un activisme extrêmement prometteur et mené par des individus méritants à l’instar de Lellatis Latifa Khiari, Ghariani Najet, Hela Bennour, Hager Karoui, Faten Abdelkefi, « Si » Abdel Aziz Hali (critique gastronomique et fondateur du Webzine « mangeonsbien.com »-NDLR),… et j’en oublie sûrement.

Certes tous ces efforts volontaires et citoyens font un excellent travail. Il aboutira, j’en suis certain à une prise de conscience des Tunisiens de la diversité de leurs richesses immatérielles. C’est un travail d’enrichissement du terreau et des sensibilités. Mais je voudrais aller encore plus loin, si vous me le permettez, dans mes projections et mes espoirs. Je voudrais imaginer une forme d’action encore plus profonde. Et pour cela m’adresser aux femmes tunisiennes en particulier. Car elles ont un rôle central et irremplaçable à jouer dans cet axe là. Beaucoup de nos enfants et petits enfants partent aujourd’hui étudier ou s’établir à l’étranger. Ce qu’il est important de savoir, c’est que leur capacité à cuisiner, à mijoter nos recettes traditionnelles et locales ne peut être qu’un véritable atout pour marquer leur Tunisianité et réaffirmer leur appartenance à une civilisation trois fois millénaire, en s’affichant comme de véritables ambassadeur des cultures et des cuisines tunisiennes.

Les Tunisiens sont des champions de la sociabilité. Et la possibilité d’inviter des amis ou des nouvelles connaissances à un repas qu’ils ont préparés devient un facteur supplémentaire pour favoriser leur intégration dans des sociétés multiculturelles et cosmopolites où ils sont appelés à résider. Se faire connaître et apprécier par cet art là est sans aucun doute un plus. Pas seulement au service de nos jeunes expatriés eux mêmes. Mais aussi pour l’image du pays. Il n’y a aucun doute là-dessus. Et votre serviteur peut en attester par son expérience personnelle d’expatrié depuis plusieurs décennies.

Je vois venir de la part de certain.e.s ami.e.s qui ont eu la patience de me lire jusqu’ici, la remarque qu’elles/ils vont se faire : j’ai déjà coché ma case pour ce qu’il nous demande. Puisque j’ai déjà appris à ma fille à faire un vrai couscous. Voire à ma petite fille aussi. Et c’est justement là que je voudrais aller plus loin. Et ma question est celle-ci mes chères compatriotes et amies. Vous avez peut être initié vos filles aux arcanes de la cuisine tunisienne. Mais avez-vous initié vos garçons à cet art ? Vous pensez que cela n’est pas nécessaire ? Que les garçons n’ont pas besoin d’apprendre ces choses là réservées plutôt aux filles ? Vous vous trompez. En ne le faisant pas, vous amputez votre fils ou votre petit fils d’un atout supplémentaire pour se faire des amis, cultiver des sympathies et aussi pour aborder les relations décomplexées entre genres : c’est la marque du 21e siècle. Les garçons tunisiens souffrent déjà de plusieurs handicaps d’insertion. Mamans faites en sorte de les diminuer de là où vous êtes. Et ayez le courage d’assumer votre responsabilité dans ce domaine, même si en apparence cela relève de l’anticonformisme.

Vouloir tout dire devient violence. Voilà pourquoi, il faut toujours conclure. Mon message est celui-ci. Nous sommes entrés dans une nouvelle guerre froide. Une guerre d’influences. Une guerre des goûts & des saveurs. Et si vous n’aimez pas mon qualificatif de guerre, remplacez le par celui de compétition globale. Allons-nous nous contenter d’être seulement des consommateurs passifs des fleurons de la gastronomie internationale (pizzas, hamburgers, chapatis, poulets frits et autres plats nationaux étrangers)? N’est-il pas venu le temps pour donner plus d’attractivité à nos cuisines tunisiennes et exporter nos immenses richesses immatérielles? Pouvons-nous comprendre enfin que notre rôle de citoyens nous appelle à montrer aux peuples du monde que nous sommes plus qu’un petit pays nord-africain. Que nous sommes plutôt un continent culinaire, le pays du grand Magon.

M.B.


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