Covid-19│Est-ce le moment d’arrêter de manger de la viande?

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Alors que le Covid-19, comme d’autres épidémies, s’est transmis aux hommes par l’intermédiaire des animaux, des voix s’élèvent pour repenser notre consommation de viande.


Par Sylvia Revello / Le Temps, Lausanne (Suisse)

Le Covid-19 va-t-il modifier notre rapport aux animaux et, par extension, notre consommation de viande? C’est l’une des questions qui émergent de la crise sanitaire actuelle. Comme près de 75% des épidémies, le nouveau coronavirus est une zoonose, autrement dit une maladie qui se transmet de l’animal à l’homme. Selon toute vraisemblance, c’est sur le marché aux poissons de Wuhan, en Chine, qu’il a été identifié pour la première fois en décembre dernier. Alors que Pékin a interdit la consommation d’animaux sauvages, que les contours du «monde d’après» se dessinent, des voix s’élèvent pour repenser notre consommation de viande. En première ligne, les antispécistes saisissent l’occasion pour marteler leur message: «Pour éviter les prochaines crises, il est urgent de changer de modèle alimentaire.»

Pour Yves Bonnardel, militant animaliste de longue date et contributeur régulier des Cahiers antispécistes, la crise sanitaire actuelle est un «moment charnière» pour reconsidérer notre consommation de viande. «Cela fait un siècle que l’humanité subit des vagues d’épidémies toujours plus graves liées à la consommation de produits d’origine animale», déplore-t-il, égrenant une longue liste, de la grippe espagnole à l’épidémie de vache folle, en passant par Ebola et toutes les grippes de type H1. «On est arrivé à un stade où ceux qui mangent de la viande mettent les autres citoyens en danger», n’hésite pas à affirmer l’antispéciste.

Yves Bonnardel enfonce le clou. Selon lui, l’épidémie actuelle prouve la contradiction inhérente à la consommation de viande: «Les animaux sont des êtres sensibles, extrêmement proches des humains sur un plan évolutif et mental. Ce n’est pas pour rien que l’on pratique l’expérimentation animale en médecine. Dès lors, leur prédation s’apparente à une forme de cannibalisme qui doit cesser.»

La thèse du « retour de bâton »

Pour la sociologue Marianne Celka, spécialiste des mouvements animalistes et enseignante à l’Université de Montpellier, l’épidémie offre un terrain de choix à l’idéologie antispéciste. «Face au manque de sens qui taraude la société, beaucoup de moralistes interprètent l’épidémie comme le retour de bâton légitime d’une nature poussée à bout. Ils s’engouffrent dans cette faille et prônent des changements radicaux. Pour les défenseurs de la cause animale, c’est la consommation de viande, cause de tous les maux, qu’il faut à tout prix cesser.»

Faut-il voir, à travers les épidémies, des fléaux qui viendraient sanctionner des siècles de domination humaine sur le règne animal? Sous l’œil du médecin, l’argument antispéciste ne tient pas. «Il n’y a pas de rapport scientifique évident entre le coronavirus et la consommation de viande en général», affirme Didier Pittet, épidémiologiste aux Hôpitaux universitaires de Genève. Selon lui, c’est la vie en contiguïté avec les animaux, davantage que leur consommation, qui facilite la capacité des virus à «s’humaniser». De fait, depuis le néolithique et la domestication, la proximité avec le bétail a favorisé la propagation de micro-organismes, dont des virus, de l’animal à l’homme. «Certains sont bénins et permettent de développer des anticorps, d’autres, comme le nouveau coronavirus, sont plus nocifs parce que la population n’est pas immunisée», souligne Didier Pittet.

Autre certitude: même si le monde entier arrêtait de manger des protéines animales, il y aurait toujours de nouveaux virus et ceux-ci infecteraient la population par simple contact ou par l’intermédiaire des déjections animales. «Nous vivons actuellement avec quatre familles de coronavirus, auxquelles s’ajoute désormais le Covid-19, souligne Didier Pittet. D’autres se développeront à l’avenir. Dans le cadre de l’épidémie actuelle, le pangolin est l’hôte intermédiaire identifié, mais ce n’est peut-être pas le seul. En 2003, le SRAS avait élu domicile chez des chauves-souris, puis s’était déplacé sur la civette, qui n’est pas un animal consommé en Chine. Idem en 2012, où, après la chauve-souris, c’est le dromadaire qui a servi d’hôte intermédiaire à l’épidémie de MERS qui a frappé l’Arabie saoudite.»

 

Priorité au bien-être animal

Professeur de génétique et de génomique à l’Université de Genève, Denis Duboule estime lui aussi qu’en Suisse l’argument animaliste n’est pas pertinent. «Les conditions d’élevage des bovins locaux ne sont pas comparables à la vente d’animaux sauvages sur les marchés chinois», juge le biologiste. En revanche, il reconnaît les méfaits de l’agriculture industrielle et de l’élevage intensif sur l’environnement. «La déforestation détruit des barrières naturelles et perturbe les écosystèmes, cela favorise la propagation d’animaux vecteurs en milieu urbain, détaille-t-il. On voit par exemple déferler sous nos latitudes des moustiques et des tiques beaucoup plus dangereux qu’auparavant.»

Si elle n’éradiquera pas les steaks des étals de supermarché, quels changements la crise actuelle pourra-t-elle engendrer? Samia Hurst, bioéthicienne à l’Université de Genève, analyse la «redéfinition de l’essentiel» à l’œuvre ces dernières semaines. «Face à une menace imminente, la société a pris des mesures radicales qui auraient été considérées comme impossibles il y a encore quelques mois, rappelle-t-elle. L’économie est à l’arrêt, les avions ne volent plus et la consommation de viande a, il est vrai, baissé notamment à cause de la fermeture des restaurants. Alors qu’on parle déjà de déconfinement, la tentation est grande de redémarrer autrement.»

De plus en plus présente, la question du bien-être animal dans l’élevage pourrait en ressortir gagnante. «A l’échelle mondiale, on sait que de mauvaises conditions d’hygiène dans les élevages peuvent accroître les risques d’épidémie, souligne Samia Hurst. Dès lors, la demande pour des exploitations plus petites, moins intensives, où les bêtes sont moins stressées, moins poussées vers la rentabilité, se fait plus pressante.»

Un point de vue partagé par la conseillère aux Etats verte Adèle Thorens. «En Suisse, la population est déjà très sensible aux conditions dans lesquelles vivent les animaux de rente», estime-t-elle, rappelant l’émoi suscité par des scandales de maltraitance dans des porcheries vaudoises en 2018. «Alors qu’une initiative populaire contre l’élevage intensif a été déposée par le collectif Sentience Politics, il sera intéressant de voir si la crise sanitaire aura un impact sur la votation.» Soutenu par les Verts, le texte vise à imposer les conditions de production biologique à l’ensemble de la branche.

S.R.
*Publié le 7 avril 2020


 

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