Photoreportage | Pyongyang: les patates, stars du concours de cuisine de Corée du Nord

Par Sebastien BERGER – Crédit photo: Ed JONES – © AFP


Dans un restaurant d’Etat de Pyongyang, des chefs nord-coréens assemblent méticuleusement leurs petits plats sur leur poste de travail à l’occasion du concours national de cuisine de Corée du Nord, pays qui souffre de pénuries alimentaires chroniques.

Des samsaek gaepitok, des gâteaux de riz verts ou blancs fourrés à la pâte de haricots rouges, aux yak kwa, biscuits de blé frit glacés au miel en passant par les farcis de courgette, ce qui compte pour attirer l’attention des juges c’est la précision et le détail.

 

 

Pendant trois jours, environ 300 chefs, en bonne partie des femmes, exécutent 40 plats différents, livres de recette, matériel de cuisine, médailles et diplômes venant récompenser les vainqueurs.

Le concours attire dans le restaurant non chauffé une foule de spectateurs, également des femmes pour l’essentiel, vêtues de chauds manteaux d’hiver, certaines filmant les concurrents sur leur téléphone portable.

« La nourriture nord-coréenne est excellente car elle est caractérisée par des saveurs fraîches et nettes, sans impression de mélange« , dit le juge Han Jong Guk, lui-même pâtissier.

 

 

« Par exemple, un plat de poisson a un goût de vrai poisson, le poulet a le goût de vrai poulet. C’est la principale caractéristique de la nourriture coréenne », ajoute-t-il.

 

 

Mais hors des colonnes en granit du restaurant et des modes de vie privilégiés des habitants de la capitale, la Corée du Nord n’est pas capable de se nourrir.

Avant son second sommet avec le dirigeant nord-coréen Kim Jong Un, prévu fin février au Vietnam, le président américain Donald Trump a fait miroiter la perspective pour le pays reclus de se muer en puissance économique en cas d’accord sur son arsenal nucléaire.

 

– Déficit d’un million de tonnes –

La famine des années 1990, la « Marche laborieuse » qui avait fait des centaines de milliers de morts, appartient au passé. Mais les rendements agricoles sont largement inférieurs aux moyennes mondiales et les habitants souffrent de grave malnutrition.

« L’insécurité alimentaire chronique et la malnutrition sont considérables », écrit cette semaine l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) dans son document 2019 « Besoins et priorités ».

 

 

Environ 43% – 10,9 millions – des Nord-Coréens sont touchés par l’insécurité alimentaire, un tiers des enfants n’ont pas le minimum alimentaire acceptable et un enfant sur cinq subit des retards de croissance dus à la malnutrition chronique, poursuit la FAO.

« Chaque année, la production nord-coréenne de nourriture est en-deçà des besoins à hauteur d’environ un million de tonnes ».

En cause, le manque de surfaces arables, — la Corée du Nord est en grande partie montagneuse –, des catastrophes naturelles régulières et l’absence des techniques et engrais de l’agriculture moderne.

Kim Jong Un a trouvé la solution: les pommes de terre.

A la différence des rizières inondées d’eau, les champs de pommes de terres n’ont pas besoin d’être horizontaux et les autorités militent pour que la patate devienne une denrée de base.

M. Kim a visité à plusieurs reprises une usine de flocons de pommes de terre. Il avait été photographié l’année dernière assis sur une montagne de tubercules aux côtés d’autres responsables.

D’après l’agence officielle KCNA, M. Kim a expliqué que les Nord-Coréens devaient être informés des « avantages et de l’efficacité » du légume.

« Les méthodes pour confectionner divers plats à base de flocons de pommes de terre doivent être largement diffusées. »

 

– Frites à tous les repas –

Le concours national de cuisine est l’une des manière de faire la promotion du tubercule.

Dans l’une des pièces, des tables croulent sous le poids de plats à base de flocons, pizzas, bouchées, nouilles et même gâteaux au chocolat.

Kim Kum Hun, organisateur de la compétition et membre du comité central de l’Association des cuisiniers coréens, explique que le steak est son plat préféré mais cela ne l’empêche pas d’être enthousiaste.

« Bien sûr que le riz est notre principal aliment mais le pain et les flocons de pommes de terre peuvent aussi devenir des denrées de base », dit-il à l’AFP.

Un hectare produit 20 tonnes de patates, contre moins de 10 tonnes pour le riz.

Réduits en poudre, les tubercules sont également plus rentables, incitation financière pour les producteurs comme les industriels au moment où M. Kim entrouvre l’économie aux forces du marché après des décennies de mauvaise gestion.

Pyongyang est soumis à de multiples sanctions du fait de ses programmes nucléaire et balistique interdits. Il se targue depuis longtemps d’être autosuffisant, ce qui pourrait tempérer l’attrait des chants de sirène de M. Trump.

L’organisateur Kim balaye l’apparent paradoxe constitué par l’organisation d’un tel concours dans un pays miné par la pénurie, martelant que le socialisme sera inévitablement vainqueur.

« Ceux qui sont surpris de voir un festival de cuisine ici le sont parce qu’ils ne connaissent pas bien notre peuple. Même si nous subissons des sanctions et n’avons pas de riz, nous ne sommes pas touchés. Nous vivons grâce au pouvoir de l’autosuffisance ».


 

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