Restaurants & cafés : un soupçon de blanchiment d’argent en Tunisie !


En Tunisie, on ne compte plus les cafés et les restaurants nichés dans des quartiers résidentiels ou affichant un « buisness model » défiant toute logique. Entre restos faussant la concurrence avec des prix cassés et une activité basée uniquement sur le « free delivery » (livraison gratuite) ou des cafés implantés dans des zones peu fréquentées et n’offrant rien à part les boissons (cafés, thé, eau minérale et sodas), un soupçon de blanchiment d’argent ne peut qu’interpeller l’attention de toute personne avertie. Il suffit de voir les combines de Marty Byrde (Jason Bateman) dans la série Ozark (Netflix) et ses méthodes de « money laundery » via le bar the « Blue Cat Lodge » pour réaliser que la fiction n’est que le reflet d’une réalité assez ignorée sous nos cieux.


Dans les films de gangsters américains des années 1950, 1960 et 1970, les restaurants, les cafés ou les bars impliqués dans le blanchiment d’argent sont souvent dépeints comme de petits établissements avec peu de clients. Ils ne sont rien d’autre qu’une façade pour cacher des activités illicites.

En réalité, de nombreux restaurants impliqués dans le blanchiment d’argent sont des entreprises légales avec des cuisiniers, des serveurs, des « Barmen », des « Barristas », un menu et des bénéfices réels. C’est le mélange de profits légitimes et de recettes provenant d’activités illégales (comme la drogue ou la traite des êtres humains) qui constitue l’épine dorsale du blanchiment d’argent.

Ainsi, les restaurants, les cafés, les salons de thé ou les bars sont un moyen classique de déplacer de l’argent. Certes, pratiquement, toutes les entreprises à forte intensité de liquidités peuvent être utilisées pour blanchir de l’argent, mais les restaurants, les cafés et les bars ont tendance à réapparaître sans cesse dans les affaires de blanchiment d’argent.

Le blanchiment d’argent est l’acte qui consiste à dissimuler l’origine de l’argent obtenu par des moyens illégaux. Plus simplement, il s’agit de dissimuler du pognon appelé « argent sale ». En termes simples, le blanchiment d’argent se produit lorsqu’une entreprise a des liens ou des connexions avec le crime organisé et se met soudainement à réaliser des ventes normales et parfois incroyables.

C’est ce que les criminels veulent réaliser : prendre l’argent sale provenant de la drogue, de la traite des êtres humains ou d’une autre activité criminelle et l’injecter dans le système pour le rendre propre. Ensuite, ils peuvent le réinvestir dans des biens mobiliers (voitures, bateaux, etc.) ou immobiliers (maisons, magasins, immeubles, etc.) pour que cet argent donne l’impression d’être gagné de manière légitime.

 

Comment cela fonctionne-t-il ?

La première étape de cette entreprise criminelle consiste à créer un commerce à travers la location d’un local ou, idéalement, acquérir un commerce déjà en activité. Acheter un restaurant ou un café ou un bar déjà en place serait le moyen le plus simple pour noyer le poisson, car il a déjà des employés. Ces derniers n’ont même pas besoin de savoir la vraie nature du nouveau boss. Il y a une règle générale dans le milieu: moins les gens en savent sur toi mieux tu peux garder le contrôle !

D’autre part, il n’est pas non plus nécessaire que l’établissement (restaurant, café ou bar) utilisé ait beaucoup de liquidités. Le plus important dans une telle démarche, c’est que l’établissement va permettre au blanchisseur d’argent d’ouvrir un compte auprès d’une banque. Bien sûr, s’il s’agit d’un restaurant ou d’un café populaire brassant de la clientèle au quotidien: cela peut servir d’écran de fumée idéal pour le blanchiment d’argent. De cette façon, les revenus sont justifiés par la clientèle.

 

Par exemple, ces derniers mois en Tunisie, certains restaurants ont fait de la livraison (gratuite) à domicile leur « business model ». Or, à défaut de payement en ligne ou par carte de crédit, personne ne pourra vérifier combien de commandes ou de plats ont été vendus. Et, certains restaurants ont même la fâcheuse habitude de se faire payer en espèces lors de la livraison sans donner à leurs clients un reçu ou un ticket justifiant le payement de la livraison. Vive l’opacité !

 

Revenons-en à nos moutons. Dans ce genre d’entreprises, le succès d’une opération de blanchiment d’argent repose en grande partie sur une action : faire entrer l’argent sale dans la banque. Disons que le restaurateur et le « Barrista » travaille avec un cartel de drogue. Ce dernier gagne beaucoup d’argent en vendant de la cocaïne. Il veut donc transformer de cette activité illégale en argent propre. Alors, il achète ou loue un restaurant ou un café ou un salon de thé ou un bar.

Chaque jour, soit il récupère l’argent liquide des sociétés émettrices de titres-restaurants (les fameux tickets-restaurants) ou du cash en provenance de la consommation de ses clients pour les déposer quotidiennement dans sa banque. Parallèlement, il prend aussi une grande partie des recettes de la vente de la drogue et les mélange aux recettes du restaurant avant de faire le dépôt à la banque. Et tant que l’argent reste à peu près aux alentours de 10% du même montant à chaque dépôt, la banque ne sera pas aussi méfiante. Parce qu’on s’attendrait à ce qu’un restaurateur ou proprio de café ait tout cet argent liquide en sa possession. Cela ressemble à des ventes de nourriture et de boissons. Une fois l’argent déposé, il est soit transféré vers des paradis fiscaux, soit utilisé pour acheter et vendre des biens immobiliers (appartements, magasins, boutiques, immeubles, etc.) et générer ainsi des bénéfices réels (c’est-à-dire légaux).

Bref, le blanchiment d’argent implique presque toujours de l’argent liquide. Vous ne pouvez pas blanchir de l’argent en utilisant une carte de crédit, un virement bancaire ou un chèque de banque. Car ils sont traçables. Vous recherchez donc un commerce avec beaucoup de transactions en espèces. Un restaurant, un café ou un salon de thé ou un bar serait le business idéal du moment que l’argent liquide n’est pas traçable.

Pourquoi utiliser un restaurant ou un café ?

Comme beaucoup de petites entreprises, les restaurants ou les cafés voire même les bars génèrent beaucoup d’argent liquide. Apporter de grosses sommes d’argent liquide à une banque n’est pas nécessairement un signal d’alarme, tant qu’il semble que l’argent provient d’une entreprise légale.

De plus, les restaurants, les bars, les salons de thé et les cafés ne sont pas nécessairement soumis à une surveillance importante. Si un restaurateur ou un propriétaire d’un café signale que son établissement est toujours plein (alors qu’en réalité, il est peu fréquenté depuis des mois), les autorités fiscales n’en seront probablement pas plus avisées.

En Tunisie, il est peut être difficile de repérer une entreprise de blanchiment d’argent. Mais les meilleurs garde-fous dans ce genre de business illicite ne sont guère les agents du fisc. Dans les cas de blanchiment d’argent, ce sont généralement les banques qui sont les premières à s’en apercevoir, notamment, les petites agences (banques de proximité). Ces dernières connaissent vraiment leurs clients. Et lorsqu’un restaurateur ou un propriétaire de café ou d’un bar entame une relation avec une banque, elle peut examiner ses revenus, généralement par rapport aux chiffre d’affaires d’autres restaurants ou cafés dans sa zone d’activité.

Un employé de banque peut, également, remarquer qu’une modeste entreprise enregistre, soudainement, plus de profits, mais ne semble pas utiliser l’argent pour développer son activité. Ainsi, si une banque voit qu’un restaurant ou un café/salon de thé ou un bar fait un million de dinars de chiffre d’affaires et que les chèques qu’il émet à l’intention de ses fournisseurs sont bien inférieurs à ce montant. Ça devient louche et inquiétant pour ne pas dire qu’il y a anguille sous roche. Et si un restaurateur ou un proprio de café paye tous ses fournisseurs en liquide (c’est le cas pour certains établissements tunisiens-Ndlr), ce serait aussi un signal d’alarme.

Certes, les banques ne veulent pas être accusées d’avoir ignoré le blanchiment d’argent, mais avec la crise économique, certains banquiers ont tendance à ignorer ce genre de détails du moment que le client ramène du pognon. Il est vrai qu’il y ait une limite à la quantité d’argent que l’on peut blanchir sans éveiller les soupçons.

Chez nous, les banques sont appelées à faire une déclaration chaque fois qu’une personne dépose ou retire plus de 5.000 dinars en espèces. C’est pourquoi, un blanchisseur d’argent prospère ne déposera jamais plus de 3.000 ou 4.000 dinars par jour en espèces.

Mais attention ! Les banques ne sont pas dupes. Elles savent que les gens vont essayer de contourner les lois. De ce fait, si quelqu’un tente de contourner ces réglementations en structurant ses dépôts (en déposant 3.000 dinars un jour ou 4.000 dinars le lendemain, par exemple), ça pourrait éveiller les soupçons de sa banque et par conséquent déposer un rapport pour interpeller les autorités financières.

 

Covid-19 et actions caritatives en trompe-l’oeil

Cependant, avec la crise sanitaire liée au Covid-19, malgré l’arrêt de leurs activités, certains restaurateurs et propriétaires de salons de thé se sont distingués par des actions au profit des personnels soignants et des personnes mis en quarantaine voire même en jouant le rôle de restos du coeur dirigés par de Bons Samaritains au service des personnes démunis.

Or, plusieurs de nos compatriotes ignorent que ce genre d’actions caritatives en trompe-l’oeil peuvent parfois s’inscrire dans le cadre d’un plan machiavélique pour s’offrir une immunité politique, redorer son image ou se refaire une virginité sur le dos de nos malheurs.

Après tout, sous d’autres cieux, plusieurs barons de la drogue et de célèbres gangsters redistribuent une part de leur argent en actions caritatives ou des projets philanthropiques au profit de leurs communautés.

Souvenez-vous de Pablo Escobar et de son opération « Medellin sans bidonvilles » ou d’Al Capone et de ses généreux enveloppes destinés aux pauvres ou de « Bumpy » Johnson (le parrain de Harlem) et de ses colis d’aide alimentaire distribués aux Afro-Américains démunis.

D’ailleurs, tout récemment, certains articles de la presse internationale ont même évoqué la bienveillance des organisations du crime organisée durant l’épidémie du SARS-CoV-2 à l’image de la mafia italienne (la ‘Ndrangheta, la Camorra et la Cosa Nostra) et l’organisation des Yakuzas au Japon (comme ce fut le cas après l’accident nucléaire de Fukushima au pays du Soleil-Levant en 2011-Ndlr).

Enfin, comme le dit si bien Marcelle Brisson: « la charité couvre la multitude des péchés ».


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